Quand les inondations ne sont pas une catastrophe« Tous les ans, les crues recouvrent la moitié du Bangladesh, nourrissent ces terres fertiles et boueuses, et les paysans (80 % de la population) s'en réjouissent. Si les eaux montent de trop, les deux tiers du pays sont submergés, et c'est la catastrophe : la terre et des dizaines de milliers de familles sont emportées par les flots. Au Bangladesh, tout est d'une extrême fragilité, spongieux, instable. La vie et la mort, la terre et le ciel se confondent. » — François Hauter, Le Figaro, Octobre 2005. Le site Tai expédition qui décrit le projet Baïkal-Bangkok parle lui des « précipitations cataclysmiques de la mousson du golfe du Bengale ». Ainsi a-t-on l'habitude d'imaginer le Bangladesh : un pays touché par les catastrophes naturelles, année après année. À se demander comment et pourquoi les gens y vivent. Et c'est bien ce que se demanda Emmanuel, jeune stagiaire, alors qu'il survolait le pays à son arrivée : « Il y avait de l'eau partout, on avait l'impression d'une mer avec pleins de petits îlots. Je me suis demandé comment les gens vivaient là ! ». Son amie surenchérit : « Lorsque j'ai annoncé que je partais pour le Bangladesh, on m'a presque prise pour une folle ! ». Mais un couple de diplomate les rassure : « Nous aussi, les gens qui ne connaissaient pas le Bangladesh nous plaignaient alors que ceux qui y avaient déjà mis les pieds nous enviaient ! ». Lorsque j'ai traversé la frontière le long du Gange et pédalé mes premiers kilomètres au Bangladesh, je fus moi même surprise d'arriver dans une région où aucun signe ne laissait supposer que la mousson posait des problèmes. En traversant un Bihar sec (état indien de la plaine du Gange), et contrairement à ce que tout un chacun m'avait prédit avec assurance, j'avais déjà eu le temps de réaliser que la mousson 2005 était plutôt douce. Je m'attendais toutefois à subir inévitablement au « pays des catastrophes hydrauliques » mon lot de routes coupées par les eaux, de coups de pédale humides et de traversées en barque. À aucun instant, la mousson ne vint troubler mon périple à bicyclette ! L'eau ne manquait pourtant pas, et il y en avait effectivement partout, mais les gens semblaient vivre avec l'eau, leur mode de vie étant parfaitement adapté à l'eau comme les himalayens aux neiges et températures hivernales ! À qui la faute d'une image exagérée de la réalité du Bangladesh ? Les médias étrangers tiennent leur part, comme par exemple après la mousson extraordinaire de 1988. Les deux tiers du pays furent inondés au lieu du tiers habituel. 40 % de la population se retrouva provisoirement sans domicile et 1500 personnes périrent (les causes de mortalité n'étant toutefois pas précisées : maladie, noyade, piqûre de serpent...). Les conséquences d'une telle mousson sont graves sans aucun doute : destruction du bétail, des récoltes, augmentation des maladies liées à l'eau et à l'insalubrité : fièvres, malaria, diarrhées. Le gouvernement fit appel à l'aide internationale pour faire face à l'ampleur des dégâts. Madame Mitterrand rendit visite au pays, s'y trouva les pieds dans l'eau et s'efforça de mobiliser la communauté internationale pour récolter des fonds d'aide et d'étude afin de maîtriser les flots une fois pour toute. Des millions d'euros d'étude furent débloqués, des idées titanesques d'endiguement germèrent dans les têtes des experts et au final, il semble que la Jamuna ait servi d'école hydraulique mais que personne n'ait vraiment su l'apprivoiser : « Elle a finit par reprendre ses droits et les experts étrangers par rentrer au pays » m'avoue Talim, professeur d'anthropologie à l'IUB. Mais surtout, le monde ouvrit soudain les yeux sur un pays qui leur était presque inconnu. Une découverte tardive, mais flanquée d'une étiquette négative et indélébile ! Les médias locaux ne semblent toutefois pas en reste et influencent largement la population citadine quand à l'image de leur pays. « Les journalistes filment le point de passage le plus étroit, là où le courant semble faire rage. Les gens s'imaginent alors que le reste du pays correspond à cette seule image montrée aux informations. Moi même, alors que je devais me rendre pour raisons professionnelles dans une zone touchée par les inondations et hésitais à annuler mon déplacement, je fus surpris de constater, une fois sur place, que la situation était parfaitement normale et la population largement adaptées aux éventuelles perturbations » m'explique Talim. Lors de mon séjour à Kuakata, une marée particulièrement haute éroda une bonne dizaine de mètres de la piste menant a la plage : des cocotiers à terre immédiatement démantelés par les pêcheurs, une demi-douzaine de boutiques écroulées puis déplacées, mais surtout une grande curiosité des présents, absorbés par le mécanisme d'érosion des vagues. Vu par les médias, la situation était critique et ne manqua pas d'inquiéter les parents de jeunes vacanciers : inquiétude parfaitement injustifiée sur place ! Plus au sud du delta toutefois, entre 300 et 2000 pêcheurs manquèrent a l'appel (je ne sus jamais le nombre exact), pris au piège d'un orage violent et soudain. Mais cette tendance à l'exagération, la dramatisation du moindre fait, tend à influencer les mentalités des classes moyennes et supérieures de la capitale et les enferme dans un climat de peur, les éloignant ainsi de la réalité du pays et de ses habitants. « Le Bangladesh est dangereux » me suis-je entendue dire lors d'une soirée par un riche bangladeshi expatrié depuis 25 ans aux philippines. « Certaines personnes ne quittent et ne quitteront jamais Gulshan, le quartier aisé de la capitale » me confie Maity, femme de diplomate. De plus, « les ONG doivent forcer le décor pour obtenir des fonds, alors nous exagérons souvent les paramètres catastrophes » m'avoue Anamul, qui travaille pour une ONG locale. « En réalité, les inondations montent doucement et les gens s'adaptent » m'explique Talim. « D'ailleurs, l'an passé, année de grande inondation, ton périple à bicyclette n'aurait été coupé que de quelques passages en barque ou ferry en sus ! » me confie-t-il quand je lui demande ce qu'il en était de la mousson précédente. « Ici les gens n'attendent pas que les secours viennent a eux, ils s'organisent. Ainsi, lors des inondations de la capitale, les rues de Gulshan se peuplent de réfugiés qui installent leurs tentes sur les trottoirs et aussitôt le niveau redescendu à un seuil viable, rentrent chez eux » me raconte Jean, chargé d'affaire à l'ambassade de France en évoquant sa première mousson au pays. Distribution d'eau et de nourriture, calme, dignité, patience et expérience semblent les clefs de la maîtrise des évènements. « L'an passé, le gouvernement a répondu qu'il n'avait pas besoin d'aide d'urgence » poursuit Jean, « car dans ce domaine son pays se débrouillait parfaitement bien et ne considérait pas cette mousson, même forte, comme une situation d'urgence, mais il avait plutôt besoin d'aide à la reconstruction pour pallier les manques liés aux pertes de bétail, récoltes et autres dégâts causés par les inondations prolongées ». Selon Jean, c'est l'inverse, les États-Unis par exemple ont tout à apprendre d'un pays comme le Bangladesh et de sa gestion des situations de crise : l'incapacité d'organiser les secours et l'inertie de la population touchée par Katrina en est la preuve. Ironie du sort, le Bangladesh a offert un million de dollars d'aide aux États-Unis ! Et puis il y a ceux qui vivent avec l'un des fleuve les plus capricieux de notre planète : un des modes de vie les moins matérialistes qui soit ! « Les habitants des îles de la Jamuna vivent dans une constante incertitude : érosion, inondations, qu'elles soient trop ou trop peu importantes. C'est ma théorie que ces phénomènes ne conduisent pas à des catastrophes, mais elles peuvent être la cause de crises » Hanna Schmuck-Widmann. Et pourtant pour ces gens qui régulièrement perdent leurs biens et leur île ou peuvent être amenés à passer plusieurs semaines voire mois sur le toit d'une mosquée en attendant que le niveau de la rivière ne redescende, ne maudissent pas les inondations, bien au contraire : « pas d'inondations, pas de récoltes » répètent les habitants des îles de la Jamuna (ou Brahmapoutre). « La rivière détruit nos maisons, et nous sommes obligés de bouger en permanence. C'est le plus grand problème de notre vie sur les chars. La faute n'est pas aux inondations, mais à l'érosion. Les inondations fertilisent et irriguent, détruisent les rats et la peste, permettent la reproduction des poissons et facilitent les déplacements » expliquent encore des habitants des îles à Hanna Schmuck-Widmann. Et ce problème est récent et encore inexpliqué. Le Bangladesh ne semble ainsi pas épargné par les changements climatiques car les études et les dires des habitants des chars montrent que le phénomène d'érosion de la Jamuna est récent et en augmentation depuis les années 60. La Jamuna, qui a changé son aspect physique, s'est étalée en largeur et a diminué en profondeur, elle érode plus qu'avant. Les inondations moyennes sont plus rares, les fortes et faibles inondations en augmentation et plus imprévisibles. À cela s'ajoute le problème d'arsenic dans la nappe phréatique, un problème à la base naturel mais amplifié par l'intervention humaine et le creusement de nombreux puits et bien sur les cyclones qui sont eux les véritables catastrophes du delta du Gange. Et pourtant, ce qui m'a frappé au Bangladesh, c'est l'amour des bengalais pour leur pays, leurs rivières, leur nature. Ils chantent cette beauté, la respecte, et y puisent une source d'inspiration que ce soit en naviguant les flots, en admirant une pleine lune, le soir en famille autour de la lampe à pétrole ou face aux étendues d'eau durant la mousson. De même les habitants des îles, malgré la simplicité de leur vie ne sauraient quitter ces lieux pour la terre ferme : « Nous sommes nés ici, nous aimons ces îles : la vie est paisible, il y a beaucoup plus d'espace et c'est beau ! Sur la terre ferme, nous sommes comme des oiseaux en cage alors que sur les îles, nous sommes libre comme l'air ! ». |
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