Internat sur la Jamuna !Sali nous bouchonne les oreilles de coton et reprend sa position autour de la table d'opération : maintien des jambes du patient, je m'occupe du buste, et docteur Misban, impassible, continue sa découpe de l'emblème masculine afin de la rendre conforme aux lois musulmanes. Les cris s'atténuent à peine, mais si l'on avait pu croire au début de la circoncision que ce jeune garçon s'épuiserait à hurler sa peur, c'était sous estimer sa détermination à nous faire comprendre qu' « allah, allah, allaaaaaaaaaaaaaaaaah » était témoin de cette boucherie et nous bien diaboliques de lui décapiter ainsi son trésor insensibilisé ! Tout l'équipage défile à la fenêtre : à croire qu'on égorgerait un porc ! La seconde circoncision de la journée est à peine moins sonore. Certes, le jeune garçon se vantait d'être courageux et résistant et nous laissait l'espoir d'un peu de répit, mais à la première caresse de la seringue, lui aussi nous chante ses prières. Et lorsque l'anesthésie s'essouffle, les derniers points de suture s'imprègnent de façon indélébile dans la mémoire de ce jeune homme. En ce premier jour de ramadan, l'équipe médicale ne s'offre pas de pause. Moi seule m'en vais reprendre quelques forces. À vrai dire, j'ai suffisamment entendu crier Allah ce matin pour ne pas avoir le courage de lui offrir mon jeûne... Mais l'opération délicate du jour est à venir : une tumeur bénigne dans l'estomac d'un vieil homme du fleuve. Allongé sur la table d'opération, son regard est tendu, ses traits tirés. Lui aussi appréhende, et l'anesthésie locale semble d'autant plus réticente à agir ! Finalement le scalpel fait son œuvre et la boule de graisse se dévoile « joliment » selon les avis médicaux ! La désillusion remplace pourtant bien vite l'enthousiasme car la tumeur se prolonge dans l'estomac interne révisant le niveau de cette opération de mineure à majeure... mais toujours sous anesthésie locale ! La douleur aussi grimpe les échelons et les larmes coulent en silence sur les joues ridées de celui dont nous charcutons les entrailles. « Cela se présentait si bien » se désole notre jeune docteur qui entame la plus difficile opération de sa carrière. À forte dose de somnifère, c'est désormais le sommeil du patient qui ronfle sa douleur alors que Misha trifouille, observe, écarte, découpe et réfléchit. « Le plus difficile est de prendre une décision, et je ne sais toujours pas ce que je vais faire... » : poursuivre, verticalement, horizontalement, ouvrir encore, vérifier les veines, négocier la découpe de la graisse, consciencieusement d'abord, déchiquetage au final, refermer, vérifier... Nos jambes s'alourdissent, s'engourdissent, la fatigue tire les traits : cela fait trois heures que nous nous battons avec cette fichue boule, en sus des deux opérations de force de la matinée ! Misban est toujours aussi calme et posé, professionnel. J'admire son travail, son tempérament, l'amour qu'il porte à son métier. Notre souffre douleur sort de son « coma » la douleur au ventre alors qu'à tour de rôle nous exerçons notre talent de couture. Enfin, la fin du calvaire et une taille fine retrouvée ! Ce soir, c'est l'équipage qui tourne en rond sur la berge pour passer la faim, et nous attend pour célébrer ce premier Iftar, fin de jeûne d'une journée de Ramadan. Les délicieuses assiettes traditionnellement assorties pour cette occasion de beignets d'aubergine, pois chiche, riz soufflé, bananes et serpentins au sucre, se vident à la vitesse de l'éclair sur fond de commentaires de cette journée de travail. La soirée se prolonge sous les étoiles, à regarder les dauphins danser puis à s'évader dans un long Bollywood voué à faire rêver la terre entière d'amour et de mariage... si ce n'était pas aussi complexe ! |
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