De l'eau, de l'eau... partout de l'eau...
Ici, deux femmes vêtues de saris colorés lavent le linge en papotant
et riant. Là, trois adolescents installent un filet de pêche dans la
marre familiale de bon matin. Ici, un pêcheur solitaire attend
tranquillement que le poisson se bute aux mailles de son filet à
balancier, accroupi sur l'imbroglio de bambous qui compose ce savant
mécanisme de pêche. Un autre sieste dans son petit cabanon de pêcheur,
à l'ombre du soleil brûlant, alors que son butin barbote dans un
panier d'osier. Là, c'est un bien jeune garçon qui d'un geste déjà sûr
pousse sa barque à travers les lotus : debout à l'arrière, une
longue perche à la main, il a comme un air de gondolier ! Un
autre tient consciencieusement le parapluie à son grand père qui pêche
sur une petite barque. Ici et ailleurs des hommes démembrent les tiges
de jute, l'eau jusqu'à la taille. Parfois, c'est une ligne de femmes
qui exécute le même travail le long d'une route transformée en séchoir
de jute.
Là aussi, deux garçons torses nus et toile de coton à rayures en guise de jupe masculine pêchent à la ligne en s'amusant de leur prise frétillante qui s'échappe sur la route. Plus loin, deux têtes émergent de l'eau et disparaissent à nouveau pour aller arracher les tiges des fleurs de lotus au fond du lac. Ce soir, deux femmes partagent le bain quotidien dans la marre qui juxtapose la hutte, alors qu'en face, un homme se savonne de la tête aux pieds en dessinant la propreté sur son corps lisse et marron. Et partout les enfants partagent avec joie et malice le plaisir de la baignade car il me semble bien que dans ce pays, on nage avant de savoir marcher ! De l'eau, de l'eau, à droite, à gauche... Je pédale sur une longue presqu'île, ou est-ce déjà une île ? Le décor est imbibé et les demeures parfois isolées sur leur petit îlot de terre cerné de bananiers, sont autant de petits bouts d'intimité familiale. Plus loin, alors que je passe un petit pont, ma bicyclette stoppe net : un magnifique bateau de rivière est amarré, légèrement penché sous la tension des cordes qui le retiennent à la berge, comme si il était prêt à reprendre des flots plus vastes que ce tout petit bout de rivière. La proue avant est aussi haute que l'arrière, 4-5 mètres peut-être et sa longueur d'une quinzaine de mètres impose dans ce petit coin d'eau à peine aussi large que le navire. Ce magnifique chef d'œuvre en bois aux lignes de toute beauté est un savoir faire sans âge, mais condamné à disparaître au profit des coques en acier. « shundor ! » lançai-je au public intrigué... Hochements de tête en guise de réponse « yes, yes... shundor * » ! « Nous on aime trop les rivières » m'explique une bande de gamins qui pédale la joie de quelques jours de vacance. Et je ne peux que les croire et les comprendre alors que j'admire un ciel d'orage qui joue de ses reflets noirs et argents sur un bras de fleuve, large veine brun clair et opaque bordée de vert sombre et dense. Un autre orage pousse un couple à ramasser précipitamment les bouquets de jute qui sèchent sur la rambarde d'un petit pont. Le vent tourbillonne et je les aide en riant quand soudain le mur de pluie s'abat sans ménagement et me retranche sous une hutte de bord de rue où se sont déjà mis à l'abri trois générations du village ! Mais ces petits orages quotidiens ne sont qu'une mise en bouche de ce que le Bangladesh a à offrir en la matière ! Cette nuit, alors que je transpire entre quatre murs faute d'électricité et d'un voisin masculin qui m'empêche d'ouvrir la porte du balcon, un ballet d'éclairs ininterrompu, un grondement sans fin et un vent à la limite du tourbillon cyclonique m'hypnotisent à la fenêtre. La fin de mon périple à bicyclette certes, la fin du monde peut être plus tard... bien plus tard !!! Ligne droite finale, dernière bosse et je l'aperçois, la ligne d'horizon parfaite, celle qui annonce le royaume des eaux. Folle d'une joie que personne ne peut vraiment comprendre, je descend directement sur la plage et pédale jusque dans les vagues. Le public amusé m'encourage « atchaaaa, tikasé, good... ». De Rishikesh à Kuakata, le Gange à trouvé son salut et mon vélo une retraite méritée ! * beau |
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