Le Gange se pare d'orange

L'entrée dans Sultanganj ressemble à un défilé de supporters hollandais qui se rend au stadium pour encourager son équipe favorite : tous les t-shirts, shorts, foulards ou saris flambent d'orange vif. La route est bordée de stands assortis à la foule et qui étalent impeccablement toutes sortes de babioles. Mais à l'arrivée, pas de ballon rond, pas de stade... Un vaste fleuve brunâtre et paisible et des centaines de pèlerins les pieds dans l'eau, à l'ombre d'un marché de stands vides et inondés par le Gange en crue.

Un temple hindou trône un peu plus loin sur son île saisonnière et l'on s'y rend à la queue leu leu, l'eau jusqu'à la taille et tout le bonheur qu'elle soit sacrée ! Chacun remplit consciencieusement des petits bidons largement vendus au mètre carré et les accroche à chaque extrémité d'un bâton balancier décoré de tissus dorés et oranges, de fleurs, éléphants, fourches de Shiva ou autres objets kitsch en plastique.

S'en suit tout un rituel bruyant, presque mystique qui mêle applaudissements, chants religieux, cris scandés en chœur tout en tournant autour d'un étal où sont posés les balanciers sacrés. Ce monde repart comme il est arrivé, seul ou en groupe, tranquille ou au pas de course, scandant sans relâche « bolban, bolban... ». Les camions aménagés en deux étages, les bus bondés intérieur comme extérieur, les jeeps, taxis, touk-touk ou motos bariolés de banderoles et fanions oranges et exploités au maximum de leur espace poursuivent leur route jusqu'à 105 kilomètres vers le sud ou l'eau sacrée est laissée en offrande dans un temple, geste qui met fin au pèlerinage « mela bolban ».

Un jésuite me confiera un peu plus tard, l'air amer et inquiet, que ce mouvement est particulièrement récent et d'origine politique « pour influencer la masse paysanne ». Mais pour l'heure, je découvre amusée, ahurie et trempée, non pas par l'eau du Gange, mais de sueur, cette foire aux couleurs de feu. « Stop, il faut poser le vélo là ! ». Seule touriste peau blanche, j'ai droit à un traitement de faveur : un ventilateur bienfaiteur, un regard sur mes affaires, une dissolution de l'attroupement quand il se fait trop pressant et beaucoup de curiosité. Car que diable peut bien faire une jeune femme étrangère, seule et sur une bicyclette indienne à Sultanganj ? « Excuse me? Which countrrry do you belong? What is the purrrrpose of your visit? Thank you verrry much... »

Un policier qui fait passer le temps à l'ombre d'une buvette et au frais d'un ventilateur me fait signe de m'asseoir à cote de lui. Geste ordonnateur, sourire contenu, air officiellement supérieur, tout le monde se plierait en quatre pour ne pas froisser l'uniforme ! Je m'exécute, mais me garde bien de ne répondre que brièvement aux questions, par provocation légère, je l'avoue ! Au fil des questions-réponses ma cote de popularité augmente et l'on finit par commenter mon périple à grands louanges en buvant le thé.

Je quitte cette foule bigarrée, salue mes hôtes de l'après-midi et retrouve ma tranquille petite route à trous. Une route principale de l'état du Bihar, à peine une route secondaire de campagne perdue en France ! Mais cette route-là longe le Gange, et cela n'équivaut à aucune autre. Ici, un petit dôme bleu pastel entouré de gazon vert tendre garde pieusement les prières du fleuve. Là, une hutte solitaire en pisé et toit de paille semble abriter toute la sérénité des environs. La vie coule au rythme de la nature, bercée par les flots de sa déesse de joie.

Bien que la lumière dore déjà cette plaine de vie et souligne de beauté tous les détails qui composent ce tableau champêtre, la chaleur humide est encore étouffante. Avant l'heure, je m'effondre à l'ombre sur un des lits des stops routiers qui bordent les routes indiennes. Mon corps réclame repos, fraîcheur et force pour finir la journée et j'avale une plâtrée de riz avant d'affronter l'entrée chaotique de la ville, cauchemar du cycliste épuisé !

Et Bhaglapur n'y fait pas exception : le macadam fait place aux cailloux, pavés et travaux, un jeune cycliste décidé à tenter sa chance me poursuit et perturbe ma concentration, vitale pour éviter toute collision dans ce capharnaüm sans nom. Enfin, les hôtels à petits prix me refusent une chambre avec une indifférence agaçante, ne me laissant guère d'autre option qu'une belle chambre dans un hôtel international. Au diable l'avarice, demain je ne bouge pas même les doigts de pied !