Une lamasserie dans le Gobi

Une lamasserie dans le Gobi

28 juillet 2004

Le soleil cogne durement dans cette cuvette du sud du Gobi. Les marais salants que nous traversons, étendues de terre tendre, asséchée et craquelée par le soleil tenace, se transforment en une mer miroitante à l'horizon. Mirage surprenant de réalisme que notre chameau scrute avec scepticisme. Relief accidenté, piste abandonnée, terrain meuble, soleil étouffant et longue marche pour atteindre notre but du jour, tous ces ingrédients mijotent kilomètre après kilomètre. Alors que le soleil fait déjà profil bas et que la lamasserie visée n'est encore qu'un point blanc au pied des montagnes, Fred cède à la fatigue : « Pourquoi ne peut-on pas s'arrêter là ? » Je suis têtue et trop impatiente de découvrir ce monastère bouddhiste perdu en plein Gobi : infléchie par mes paroles rassurantes, Fred me suit finalement de mauvais gré. Mon imagination me pousse en avant : « Comment y sera-t-on accueillies ? Allons-nous dormir dans une cellule de moine ? Peut-être même y aura-t-il quelque lama polyglotte ? »

Près du but, un puits nous arrête au milieu du lit d'une rivière. Assoiffé, Merlot se précipite sur la mangeoire pleine d'eau savonneuse. Un homme qui y a fait sa lessive active en silence le levier de la pompe pour diluer l'eau de notre chameau. « Peut-être les lamas n'ont-ils pas le droit de nous parler ? », s'interroge Fred en le regardant s'éloigner à moto. L'entrée dans le village monastique nous laisse perplexes. Je m'attendais à quelque potala imposant au pied de cette montagne qui embrasse une immense étendue aride : 180 degrés de platitude à l'infini. Mais ce n'est qu'un tout petit monastère, dominant ce labyrinthe de ruines en pisé, qui nous accueille en silence. Quelques ger éparpillées y sont établies. Nous dépassons la première et c'est à peine si on nous regarde passer. Un groupe d'enfants qui s'amuse sur la placette centrale est rameuté par des mères qui nous observent du coin de l'œil. Épuisées, nous n'avons plus qu'une hâte : quitter ce village aux allures de Far West pathétique et sauvage. Notre route va toutefois dépendre des informations que nous pourrons y glaner.

Je m'approche d'une ger, où un petit homme rondouillard au crâne luisant daigne m'adresser la parole en me dévisageant à travers ses deux fentes moqueuses. L'attroupement qui s'est formé s'étonne alors de notre kilométrage du jour, de notre tendresse pour Merlot, de notre barda et de notre parcours, mais ne manque pas de nous renseigner sérieusement, schéma à l'appui, pour s'assurer de notre compréhension. Peu à peu, l'atmosphère se détend, la méfiance tombe et, presque malgré nous, nous nous installons à côté de leur ger pour la nuit. Point de cellule monastique, mais une grande parabole, laide et blanche, en guise de paravent. À l'intérieur, un vieillard en débardeur rouge, avec la barbichette en bataille, n'a pas décollé de son lit depuis notre arrivée. Justement, alors que nous nous interrogeons sur la présence des lamas, on nous le désigne. Un jeune apprenti lama, probablement l'esprit le plus vif et le plus curieux du village, nous explique par des signes éloquents que son grand-père dort du sommeil du juste alcoolique. Quant à notre hôte, de ses yeux rieurs, il s'enquiert de notre situation maritale, motivé par l'espoir de quelques douceurs féminines : « Il vous faut un mari mongol, moi je veux bien ! » Tiens donc ? Heureusement, gui fait partie de notre vocabulaire mongol, et notre refus est sans appel !

Au soir, une série chinoise qui retrace la vie du héros national Genghis Khan nous empêche de profiter d'un sommeil mérité et, à l'aube, le transistor posé à côté de nos oreilles est explicite : pas de grasse matinée ! Lorsque nous quittons ce lieux désuet, je fais un détour par le temple dans un ultime élan de piété mêlée de curiosité. Le sourire de notre hôte rondouillard, vêtu de sa tenue de lama rouge et marmonnant les paroles saintes, m'arrête à l'entrée. Le vieil ivrogne marmonne les siennes sur une tonalité plus grave ? Les voyageurs de passage défilent pour une bénédiction personnalisée.

Le bouddhisme est peut-être en pleine expansion, sous la tutelle d'un dalaï-lama populaire à juste titre, mais dans ces lieux perdus, baignés par une nostalgie léthargique, la religion m'a semblé prendre la seule forme d'un manteau rouge et de marmonnements graves et monocordes.